Si Frank Giroud est principalement connu pour ses scénarios de bande dessinée, il faut savoir qu'il a plus d'une corde à son arc et s'illustre régulièrement dans des domaines autres, comme l'écriture de pièces de théâtre, les paroles de chansons, ou le dessin. Cette partie du blog vous présente les autres facettes d'un talent multi-forme.

vendredi 23 août 2013

JULIETTE : "Le Prince des Amphores"

LE PRINCE DES AMPHORES
paroles : Frank Giroud ; musique : Juliette
le site officiel de Juliette


De toute éternité, l’univers a compté
Plus de suce-goulots qu’il n’y a d’honnêtes gens,
Plus d’ivrognes que de dames de charité,
Plus de fesse-tonneaux que de chênes pensants.

Et qu’ils soient de ce temps ou des siècles passés,
D’humaine consistance ou d’essence divine,
Certains grands virtuoses à la glotte inspirée
Honorent dignement cet art de la chopine.

Maints buveurs aiment donc à leur porter un ban,
Que ces maîtres aient pour nom Bacchus ou bien Rabelais,
Haddock ou Bukowski, le gros Eltsine ou Pan,
Odin ou Dionysos, voire ce bon vieux Noé.

Mais tous ces baronnets, quelle que fût leur descente
Et de quelque lauriers que leur tête fût ceinte,
Ne peuvent, sans fauter par emphase indécente,
Revendiquer le titre de roi des Torche-pintes.
Car bien au-dessus d’eux tous règne ne leur déplaise
Le prince des amphores, biberonneur hors-pair,
Seigneur des beuveries à rouler sous les chaises !
Oui! Je parle de moi! Le Très-Haut! Dieu le Père !

C’est d’ailleurs, je l’avoue, cet aimable penchant
Qui vaut à votre globe cet air un peu bancal;
Je l’ai sculpté bien rond mais, j’en suis conscient,
Pas tout à fait d’aplomb, du Néfoud au Bengale.

Là, un typhon fripon vient chatouiller vos côtes
Et rase une cité d’un petit coup de lame,
Ailleurs, soudain, la Terre, façon vieille cocotte,
Se craquelle et avale cinquante ou cent mille âmes.

On me reproche aussi quelques volcans qui grondent
Ou l’eau qui noie la Chine et boude le Sahel :
Bévues bien excusables, puisqu’en créant le Monde,
Je distillais déjà mon premier hydromel !

Car l’as de la godaille, le King-Kong des hoquets,
Le roi des beuveries à rouler sous les bancs,
Le grand-maître des cuites, l’empereur des muflées,
Le prince des amphores, c’est moi, le Tout-Puissant !

Même mon grand chef d’œuvre, l’humaine mécanique,
A quelque peu souffert de ce travers divin
Si l’on s’attarde sur les lépreux trisomiques,
Les culs-de-jatte sourds ou les aveugles nains.

Je sais! Même les corps parfaits en apparence
Posent quelques problèmes après trois tours de piste :
Tremblotte, couenne flasque et méninges en partance
En attendant que l’âme joue les séparatistes.

J’en entends plus d’un qui crie au travail bâclé ;
Pourtant, j’ai réfléchi, en créant cette vie !
Mais... quand j’ai bricolé l’Homme en mon atelier,
Je finissais tout juste d’inventer l’ambroisie !

Car l’as de la godaille, le King-Kong des hoquets,
Le roi des beuveries à rouler sous l’armoire,
Le grand-maître des cuites, l’empereur des muflées,
Le prince des amphores, c’est moi, Dieu plein de Gloire !

Le Ciel fumait encore de ces vapeurs d’alcool
Lorsque j’ai décidé d’usiner vos humeurs.
Dans ma douce euphorie, j’en ai sorti de drôles,
Tel l’amour qu’on loue tant... et pourtant dont on meurt !

Ou les pulsions qui animent tous ces maîtres ès-deuils,
Conscience vert-de-gris, crâne et cerveau rasés,
Riant de voir saigner un frère ou un chevreuil !
Tous ceux que font frémir l’odeur de la curée !

Sans doute aurais-je pu trouver beaucoup mieux si,
Le jour où j’ai conçu l’âme et le cœur humains,
Je n’avais mis au point ma meilleure eau-de-vie...
Dont je siffle depuis un fût tous les matins !

Car l’as de la godaille, le King-Kong des hoquets,
Le roi des beuveries à rouler sous les tables,
Le grand-maître des cuites, l’empereur des muflées,
Le prince des amphores, c’est moi, Dieu redoutable !

Et dans le même élan de ma patte inspirée
Je vous ai envoyé le marchand de canon,
Le grippe-sous repu, l’ignorant, l’affamé,
Le tyran qui fait taire la voix qui lui crie “non”!

Et c’est également de mon divin képi
Que j’ai sorti l’orgueil, l’envie, la lâcheté,
La bêtise et la haine, la peur, la jalousie,
La colère, l’égoïsme et puis la vanité...

Mais le pire de tout, ineffable largesse,
Dernier raffinement, j’ai insufflé aux Hommes...
L’envie de croire en Moi et, le temps d’une messe,
De boire à Ma santé en criant
“Te Deum”!

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